Une offre d’emploi publiée récemment en Suisse a mis le feu aux poudres : une jeune pousse spécialisée dans l’intelligence industrielle recherche un « product growth associate » prêt à travailler jusqu’à 100 heures par semaine pour un salaire inférieur à la moyenne nationale. L’annonce, revendiquée par son PDG comme « absolument transparente », soulève un débat passionné sur les limites acceptables entre ambition professionnelle et bien-être personnel.
Des conditions de travail hors du commun
L’annonce évoque explicitement une charge comprise entre 80 et 100 heures hebdomadaires. Concrètement, cela signifie :
- Entre 14 et 16 heures de travail par jour, six jours (parfois sept) sur sept.
- Une plage de repos limitée à « quelques dimanches », laissant moins de 24 heures consécutives de récupération.
À titre de comparaison, la loi suisse fixe la durée maximale à 45 heures pour les employés de bureau et à 50 heures pour d’autres catégories. Bien que certaines fonctions dirigeantes échappent à ces plafonds, les experts en santé au travail rappellent qu’au-delà de 55 heures hebdomadaires, le risque de burn-out et d’accidents cardiovasculaires augmente de 35 %. L’Organisation mondiale de la santé estime d’ailleurs que le surmenage serait responsable de plus de 750 000 décès prématurés chaque année dans le monde.
Une rémunération qui interroge
Le poste promet un salaire annuel de 70 000 francs suisses (environ 75 000 euros), soit 8 000 à 10 % de moins que le revenu médian helvétique. Rapportée au nombre d’heures, la rémunération horaire tombe autour de 13,5 francs avant impôts, quand le salaire moyen national oscille plutôt entre 35 et 40 francs pour un ingénieur débutant.
L’entreprise propose également 1 % d’actions : un atout potentiellement lucratif si la start-up connaît une envolée, mais une garantie nulle en l’absence de rentabilité. D’un point de vue budgétaire, vivre à Zurich ou à Genève avec cet émolument revient à consacrer plus de la moitié de son revenu net au logement, dans des villes où un studio dépasse souvent 1 800 francs par mois.
Un profil de candidat très sélectif
Forgis ne se contente pas d’exiger une endurance hors norme ; elle cible un public académique élitiste :
- Titulaire d’un master en sciences, ingénierie ou data.
- Diplômé d’universités hautement réputées : ETH Zurich, Oxford, Cambridge, ou établissements équivalents.
- Expérience préalable dans l’analyse de données et le développement produit.
Selon les statistiques fédérales, seuls 8 % des jeunes Suisses possèdent un master dans ces disciplines, et à peine un millier de diplômés annuels sortent des écoles mentionnées dans l’annonce. Le vivier de candidats est donc extrêmement limité, ce qui accentue la surprise d’un tel volume de candidatures.
Une philosophie d’entreprise assumée mais controversée
Le dirigeant revendique une culture façon Silicon Valley. Trois piliers sont mis en avant :
- Mentalité de « founder » : chaque employé doit agir comme s’il possédait l’entreprise.
- « Coopétition » : entraide entre collègues, mais classement permanent sur la performance.
- Transparence radicale : l’annonce elle-même précise « Nous ne sommes pas une famille, nous sommes des camarades en mission ».
Certains voient dans cette franchise une bouffée d’air frais ; d’autres y lisent l’institutionnalisation de la pression continue. Des géants technologiques comme Amazon ou Uber furent déjà critiqués pour des pratiques similaires, accusées de pousser les salariés à l’extrême pour atteindre des objectifs ambitieux.
Réactions du public et des spécialistes
Les syndicats dénoncent une « normalisation de l’épuisement ». Des psychologues du travail rappellent que le manque chronique de sommeil compromet la créativité et la prise de décision, pourtant essentielles dans le secteur technologique. Malgré cela, la start-up affirme avoir reçu 1 200 candidatures en trois jours. Pourquoi un tel engouement ?
- La promesse de participer à une aventure potentiellement lucrative.
- Le prestige de travailler sur des projets à la pointe de la technologie.
- Le désir, pour certains profils ambitieux, de « tester leurs limites » avant de fonder éventuellement leur propre entreprise.
Le cadre légal helvétique en question
En Suisse, le Code des obligations et la Loi fédérale sur le travail imposent :
- Un plafond de 45 ou 50 heures selon les secteurs, sauf pour les cadres dirigeants.
- Des périodes minimales de repos quotidien (11 heures) et hebdomadaire (35 heures consécutives).
- La rémunération ou la compensation du temps supplémentaire.
Pour contourner ces restrictions, de nombreuses start-up classent leurs futurs employés comme cadres supérieurs, une zone grise où le temps de travail n’est plus surveillé. Les autorités peuvent toutefois intervenir si la santé des travailleurs est manifestement menacée.
Quelles perspectives pour les candidats ?
Avant de candidater, les aspirants « product growth associate » sont invités à peser soigneusement :
- Le retour sur investissement réel du capital-actions promis.
- L’impact d’un tel rythme sur leur santé, leurs relations et leur vie personnelle.
- La transférabilité de l’expérience acquise vers d’autres entreprises aux horaires plus classiques.
Dans un marché du travail où la quête de sens et l’équilibre vie pro/vie perso gagnent du terrain, cette offre rappelle à quel point la frontière entre passion et exploitation peut s’avérer fine. Reste à savoir si, à long terme, la promesse d’une croissance fulgurante pourra compenser les sacrifices exigés.



