Au moment de faire valoir leurs droits à la retraite, les Françaises découvrent encore un manque à gagner moyen de 27 % par rapport aux hommes. Un paradoxe dans un pays réputé protecteur envers les mères de famille et dont le modèle social est souvent cité en exemple. Pourquoi un tel écart persiste-t-il ? Quels en sont les ressorts et, surtout, quelles marges de manœuvre existent pour corriger la trajectoire ?
Un différentiel de 27 % : un chiffre qui interroge
En 2025, le montant moyen de la pension de droit direct se situe autour de 1 570 € brut mensuels pour les hommes contre 1 145 € pour les femmes, soit un différentiel de près d’un tiers. Ce niveau dépasse les 23 % observés en moyenne dans l’OCDE et place la France dans la moitié haute des pays les plus inégalitaires sur ce plan, derrière le Royaume-Uni (-36 %) ou le Japon (-47 %), mais loin devant l’Estonie, la Slovénie ou l’Islande, où l’écart descend sous la barre des 10 %.
Des carrières inégales qui pèsent lourdement
Plusieurs paramètres structurels déterminent ce résultat :
- Des interruptions de carrière plus fréquentes : congés maternité, pauses pour élever les enfants ou s’occuper d’un parent dépendant. Dans le secteur privé, une femme sur deux connaît au moins une rupture d’activité de plus de six mois, contre un homme sur huit.
- Le recours au temps partiel : près de 28 % des salariées travaillent à temps partiel en France, pour seulement 8 % des hommes. Or chaque heure non travaillée réduit d’autant la base de cotisation.
- La charge du travail domestique : selon l’Insee, les femmes consacrent 3 h 26 par jour aux tâches ménagères et familiales, soit plus de 1 250 heures par an. Sur une carrière complète, cela représente près de neuf ans d’un emploi à temps plein non rémunéré.
Ces réalités se traduisent par des salaires plus faibles – en moyenne 14,8 % de moins par mois – et, in fine, par des pensions amputées.
Le paradoxe des dispositifs familiaux
Le système français prévoit pourtant des instruments de solidarité spécifiques :
- Trimestres « gratuits » pour enfants : huit trimestres par enfant (quatre pour la maternité, quatre pour l’éducation) permettent de valider jusqu’à deux ans de carrière.
- Départ anticipé dès 62 ans pour les mères ayant cotisé suffisamment tôt.
- Majoration de 10 % sur toutes les pensions à partir de trois enfants, sans plafond.
Ces mesures profitent surtout aux revenus modestes. Toutefois, leur effet est limité chez les femmes cadres ou celles ayant déjà subi de longues périodes à temps partiel : les trimestres supplémentaires n’annulent pas une décote liée à un revenu annuel moyen réduit.
Agirc-Arrco : un amplificateur d’inégalités
Le régime complémentaire Agirc-Arrco, obligatoire pour le privé, fonctionne en points proportionnels aux salaires. Les rémunérations plus élevées des hommes leur permettent d’accumuler davantage de points :
- Un homme cadre supérieur perçoit en moyenne 40 % de sa pension totale via la complémentaire, contre 30 % pour une femme cadre.
- Le plafond annuel de la Sécurité sociale (Pass) étant dépassé plus souvent dans les carrières masculines, la sur-cotisation sur la tranche 2 majore encore l’écart.
Résultat : la moitié de l’écart global constaté à la liquidation provient directement de cette composante complémentaire.
Comment réduire le fossé ? Des leviers multiples
Plusieurs pistes existent pour accélérer la convergence :
- Réduire le temps partiel subi en favorisant l’accès à la garde d’enfants et en développant le télétravail.
- Égaliser les salaires : une hausse de 1 % du salaire féminin médian diminuerait l’écart de pension future d’environ 0,4 % selon la Drees.
- Partager le travail domestique via des congés parentaux réellement incitatifs pour les pères.
- Adapter la durée de cotisation : certaines propositions évoquent un bonus de pension dès le premier enfant ou une neutralisation de la décote sur les périodes de temps partiel choisi.
Vers 2060 : une convergence à 7 % ?
Les projections officielles estiment que, si les tendances actuelles se prolongent, l’écart pourrait se ramener à 7 % d’ici 2060. Cette hypothèse repose sur :
- Une progression continue de l’emploi féminin à temps plein.
- Une réduction du différentiel de salaire horaire à moins de 5 %.
- Une évolution des mentalités quant au partage des tâches domestiques.
Cependant, ce scénario demeure conditionné aux décisions politiques à venir. Sans mesures volontaristes, la convergence risque de stagner, laissant perdurer une injustice qui, chaque mois, se chiffre en centaines d’euros pour des millions de retraitées.
En somme, la France dispose déjà de quelques amortisseurs, mais ceux-ci ne suffisent pas à compenser des trajectoires professionnelles inégales. Rééquilibrer la répartition du travail, du temps et des revenus dès l’âge actif reste la clé pour que, demain, la pension de retraite ne soit plus le miroir grossissant des inégalités de genre.


